21

« Déjà de nouvelles Festivités ? » demanda le Seigneur Leto.

« Dix ans ont passé depuis la dernière fois », lui répondit le majordome.

Pensez-vous que par cette remarque le Seigneur Leto ait trahi son ignorance du temps qui passe ?

L’Histoire Oral.

Durant la période d’audiences privées qui précéda les Festivités officielles, beaucoup remarquèrent que l’Empereur-Dieu passait plus de temps que prévu en compagnie de la nouvelle ambassadrice ixienne, Hwi Noree.

La jeune femme avait été escortée, au milieu de la matinée, par deux Truitesses encore sous le coup de l’excitation du premier jour. La grande salle d’audience, située sous la place, était brillamment éclairée. La salle devait faire cinquante mètres de long sur environ trente-cinq de large. D’antiques tapisseries fremen, dont le tissage en précieuses fibres d’épice était rehaussé de joyaux et de métaux rares, en décoraient les murs. Les rouges et les grenats dont les anciens Fremen étaient friands dominaient. Le sol était presque partout transparent, constitué de dalles en cristal de roche luminescent qui permettait de voir évoluer des poissons exotiques.

L’eau souterraine était d’un bleu très clair, soigneusement isolée de la salle d’audience mais assez proche pour exciter Leto, qui se tenait sur une estrade capitonnée à l’extrémité de la salle du côté opposé à celui de la porte.

Quand il vit Hwi Noree pour la première fois, Leto lui trouva une ressemblance très marquée avec son oncle Malky. Mais la gravité de ses mouvements, le calme de sa démarche, différenciaient tout autant la nièce de son parent. Comme lui, elle avait la peau brune, le visage ovale et les traits réguliers. Elle soutenait placidement de ses yeux bruns le regard de Leto. Et ses cheveux, au lieu d’être gris comme ceux de Malky, étaient d’un châtain lumineux.

Il irradiait de Hwi Noree une paix intérieure dont Leto sentait l’influence croissante à mesure qu’elle s’approchait. Elle s’arrêta à dix mètres, les yeux levés vers l’estrade dans une attitude d’équilibre parfait qui ne devait rien au hasard.

Avec une excitation grandissante, Leto perçut chez cette nouvelle ambassadrice les signes subtils d’une machination ixienne. Ils étaient donc bien avancés déjà dans leur programme génétique de sélection d’individus destinés à des fonctions spécifiques. Celle de Hwi Noree, malheureusement, ne laissait aucun doute. On l’avait envoyée charmer l’Empereur-Dieu pour découvrir le défaut de sa cuirasse.

Malgré cela, à mesure que l’entretien se prolongeait, Leto prenait de plus en plus de plaisir à se trouver en sa compagnie. Hwi Noree se tenait dans une sphère de lumière solaire dirigée par un jeu de prismes ixiens. Toute la partie de la salle située du côté de l’estrade était baignée de cette lumière dorée, centrée sur l’ambassadrice, tandis que juste derrière l’Empereur-Dieu régnait une pénombre où veillaient, immobiles, douze Truitesses de la Garde Impériale dont la particularité était d’être sourdes et muettes.

Hwi Noree portait une robe toute simple d’ambiel pourpre ornée seulement d’un pendentif en argent gravé de l’emblème d’Ix. Ce costume était complété par des sandales souples de la même couleur que la robe.

— Savez-vous, lui demanda Leto, que j’ai tué de mes mains l’un de vos ancêtres ?

Elle eut un sourire charmant.

— Mon oncle Malky n’a pas manqué d’inclure ce renseignement dans ma formation initiale, Mon Seigneur.

Tandis qu’elle parlait, Leto s’aperçut qu’une partie de son éducation était de type Bene Gesserit. Cela se voyait à sa manière de dominer ses réactions, de sentir les nuances sous-jacentes à une conversation. Il était évident, cependant, que l’influence Bene Gesserit s’était exercée sur elle en douceur, sans jamais heurter la sensibilité naturelle de son caractère.

— On vous a prévenue que je mentionnerais ce sujet, dit-il.

— Oui, Mon Seigneur. Je n’ignore pas que mon ancêtre avait eu la témérité d’introduire une arme en votre présence afin de l’utiliser contre vous.

— C’est ce qui s’est passé également avec votre prédécesseur. Vous l’a-t-on dit ?

— Je ne l’ai su qu’après mon arrivée ici, Mon Seigneur. Les inconscients ! Mais pour quelle raison avez-vous épargné mon prédécesseur ?

— Alors que je n’ai pas épargné votre ancêtre ?

— Oui.

— Kobat, votre prédécesseur, avait plus de valeur pour moi en tant que messager.

— On ne m’a donc pas menti, fit-elle en souriant de nouveau. Il n’est pas toujours facile d’obtenir la vérité de ses proches ou de ses supérieurs, ajouta-t-elle comme pour s’excuser.

La remarque était si ingénue que Leto ne put s’empêcher de glousser. Mais tout en souriant, il reconnaissait que cette jeune femme possédait encore l’Esprit du Premier Éveil, cette conscience élémentale qui accompagnait le choc de la naissance perceptive. Elle était alerte !

— Vous ne m’en voulez donc pas d’avoir tué votre ancêtre ? demanda-t-il.

— Il voulait vous assassiner ! On m’a dit, Mon Seigneur, que vous l’avez écrasé de votre propre corps.

— C’est exact.

— Et que vous avez ensuite retourné l’arme contre votre Auguste Personne pour démontrer son inefficacité… alors qu’il s’agissait du laser le plus perfectionné que nous étions capables de fabriquer sur Ix à l’époque.

— Les témoins ont bien rapporté la chose, déclara Leto.

Et il songea en même temps : Ce qui montre à quel point on peut faire confiance à des témoignages !

La réalité historique était celle-ci : Il avait bien retourné le laser contre lui, mais il avait visé un segment annelé de son corps en évitant soigneusement le visage et les appendices palmés qui, avec les bras et les mains, étaient des endroits vulnérables. Le corps prévermiforme possédait une remarquable capacité d’absorption de chaleur, que son métabolisme convertissait en oxygène.

— Je n’ai jamais douté de la véracité de cette histoire, fit Hwi Noree.

— Mais pourquoi les Ixiens ont-ils répété ce geste insensé ?

— Ils ne me l’ont pas dit, Mon Seigneur. Peut-être Kobat a-t-il agi de son propre chef.

— Je ne le crois pas. Mais il m’est apparu que vos dirigeants voulaient peut-être seulement la mort de l’assassin désigné.

— La mort de Kobat ?

— Non ! La mort de celui qui devait se servir de l’arme.

— De qui s’agit-il, Mon Seigneur ? Je ne suis pas au courant.

— C’est sans importance. Connaissez-vous les paroles que j’ai prononcées à la suite de l’acte stupide de votre ancêtre ?

— Vous avez menacé mon peuple de terribles représailles si jamais un tel acte était envisagé de nouveau.

Elle baissa les yeux, mais pas avant que Leto eût capté une lueur de détermination farouche dans son regard. Elle était décidée à faire usage de tous ses talents pour apaiser son courroux.

— J’ai promis qu’aucun d’entre vous n’échapperait à ma vengeance, dit-il.

Elle le regarda brusquement dans les yeux.

— Oui, Mon Seigneur, murmura-t-elle, et son visage exprimait maintenant la peur.

— Aucun ne peut m’échapper. Pas même en se réfugiant dans cette colonie futilement implantée depuis peu sous les coordonnées…

Et Leto lui indiqua les références standard d’un avant-poste secret que les Ixiens avaient récemment établi dans un secteur qu’ils croyaient situé bien au-delà des limites de son Empire.

Le visage de Hwi Noree ne trahit aucune surprise.

— Mon Seigneur, je pense que c’est parce que je les ai avertis que vous seriez au courant de ces faits qu’ils m’ont désignée comme ambassadrice.

Leto l’étudia avec encore plus d’attention. Qu’ai-je donc devant moi ? se demanda-t-il. La remarque de Hwi Noree avait été subtile et pénétrante. Les Ixiens, il le savait, avaient cru que la distance et les coûts de transport extraordinairement élevés suffiraient à isoler leur nouvelle colonie. Hwi Noree était d’un avis contraire et le leur avait dit. Mais elle était persuadée que c’était cette prise de position qui avait incité ses maîtres à la nommer ambassadrice. Un tel raisonnement en disait long sur la prudence des Ixiens. Ils pensaient avoir en elle une amie bien placée, mais qui serait aussi considérée comme une amie de Leto. Il hocha doucement la tête. Chaque élément se mettait peu à peu en place. Très tôt au début de son règne, il avait révélé aux Ixiens qu’il connaissait l’emplacement exact de leur fameuse Centrale ixienne, le cœur en principe secret de la fédération à haut niveau technologique dont ils étaient les maîtres. Ils avaient cru le secret bien gardé parce qu’ils payaient grassement la Guilde Spatiale pour cela. Mais Leto les avait déjoués par son sens de l’observation et de la déduction prescientes… et aussi un peu grâce à sa mémoire collective, qui comptait quelques Ixiens.

A l’époque, il avait averti les Ixiens qu’il les punirait sévèrement s’ils entreprenaient la moindre action contre lui. Ils avaient pris la chose avec consternation, en accusant la Guilde de les avoir trahis. Leto les avait stupéfiés en éclatant de rire. Il n’avait nul besoin, leur avait-il expliqué d’un ton froid et accusateur, de tout l’habituel appareil d’informateurs et d’espions pour l’aider à gouverner.

Ne croyaient-ils donc pas à son caractère divin ?

Pendant quelque temps, par la suite, les Ixiens s’étaient montrés empressés à satisfaire toutes ses demandes. Mais Leto n’avait pas profité des circonstances. Il n’usait que modestement des ressources de la technologie ixienne : Une machine par-ci, un appareil par-là. Il n’avait qu’à décrire le service dont il avait besoin, et peu de temps après le jouet lui était livré. Une seule fois, ils avaient essayé encore de dissimuler un instrument de violence à l’intérieur d’une de ces machines. Leto avait exterminé toute la délégation ixienne avant même que la caisse eût été ouverte.

Hwi Noree attendait patiemment tandis que Leto méditait de la sorte. Elle ne laissait pas paraître le moindre signe d’impatience.

Magnifique, songea-t-il.

Compte tenu de sa longue fréquentation des Ixiens, Leto sentait que cette nouvelle situation était susceptible d’infuser en lui des fluides vitaux dont il avait besoin. Habituellement, les nécessités, passions et paroxysmes qui l’animaient brûlaient à feu très doux. Il avait souvent l’impression d’avoir vécu plus que son temps. Mais la présence de Hwi Noree criait que l’on avait besoin de lui. Cela ne lui déplaisait pas. Il envisageait même avec sérénité la possibilité que les Ixiens aient obtenu un succès partiel dans l’élaboration de leur machine à amplifier la prescience linéaire des Navigateurs de la Guilde. Un bip infime, dans le flot des événements, avait très bien pu lui échapper. Était-il vraiment possible de fabriquer une telle machine ? Quelle merveille cela représenterait ! Il refusait quant à lui délibérément de faire usage de ses pouvoirs pour vérifier la suite de l’hypothèse.

J’aimerais tellement que l’on me surprenne !

Il adressa à Hwi un sourire plein de bienveillance.

— Comment vous a-t-on préparée à me faire la cour ? demanda-t-il.

Elle ne cilla pas.

— Des comportements adaptés à des circonstances variées m’ont été inculqués, fit-elle. Je les ai mémorisés comme on me le demandait. Mais je n’ai pas l’intention de les utiliser.

Ce qui correspond exactement à leurs vœux, songea Leto.

— Vous direz à vos maîtres, déclara-t-il à haute voix, que vous êtes exactement le genre d’appât qu’il fallait me mettre sous le nez.

Elle inclina la tête :

— S’il plaît à Mon Seigneur.

— C’est vous qui lui plaisez.

Il s’accorda alors le temps d’une brève exploration temporelle dans l’avenir immédiat de Hwi, puis remonta quelques fils de son passé. Hwi lui apparaissait dans un futur très fluide, comme un courant susceptible d’être dévié en de nombreux endroits. Elle aurait avec Siona des relations lointaines, à moins que… Les points d’interrogation se succédaient dans l’esprit de Leto. Un Navigateur de la Guilde conseillait les Ixiens et il avait visiblement décelé l’anomalie causée par Siona dans la texture temporelle. Ce Navigateur croyait-il vraiment pouvoir les protéger des détections de l’Empereur-Dieu ?

L’exploration temporelle dura plusieurs minutes, sans que Hwi manifestât la moindre nervosité. Leto l’étudia minutieusement. Elle semblait insensible à la durée, extérieure au temps dans son immobilité impassible. Jamais auparavant Leto n’avait rencontré de commun mortel capable d’attendre ainsi devant lui sans être mal à l’aise.

— Où êtes-vous née, Hwi ? demanda-t-il enfin.

— Sur Ix, Mon Seigneur.

— Je veux dire où exactement… dans quelle ville, quel immeuble, quelle rue… Parlez-moi de vos parents, de votre éducation, vos proches, vos amis… tout.

— Je n’ai pas connu mes parents, Mon Seigneur. On m’a dit qu’ils sont morts quand j’étais encore un bébé.

— Vous l’avez cru ?

— Au début… naturellement. Plus tard, j’ai bâti des fantasmes. J’ai même imaginé que Malky était mon père. Mais…

Elle secoua la tête.

— Vous n’aimiez pas votre oncle Malky ?

— Non. Mais j’avais de l’admiration pour lui.

— Exactement ma propre réaction, fit Leto. Et vos amis ? Vos études ?

— Mes professeurs étaient hautement spécialisés. Il y a même eu des membres du Bene Gesserit pour m’enseigner à maîtriser mes émotions et mon sens de l’observation. Malky disait tout le temps que j’étais destinée à accomplir de grandes choses.

— Et vos amis ?

— Je ne crois pas avoir jamais eu de véritables amis. Les seuls gens que je côtoyais étaient intéressés par un aspect spécifique de mon éducation.

— Ces grandes choses que vous deviez accomplir… on vous en parlait quelquefois ?

— Malky disait que j’étais éduquée dans le but de vous charmer, Mon Seigneur.

— Quel âge avez-vous, Hwi ?

— J’ignore mon âge exact. Vingt-six ans environ, je suppose. Je n’ai jamais fêté d’anniversaire. J’ai su par hasard que la chose existait le jour où l’un de mes professeurs a invoqué cette excuse pour une absence. Je ne l’ai plus jamais revue.

Leto était fasciné par toutes ces explications. L’observation lui indiquait sans le moindre doute possible que les Tleilaxu n’étaient pas intervenus sur cette chair ixienne. Elle ne sortait absolument pas d’une cuve axlotl du Tleilax. Pourquoi tous ces mystères, dans ce cas ?

— Votre oncle Malky ne connaît pas votre date de naissance ?

— C’est possible. Mais je ne l’ai pas revu depuis de nombreuses années.

— Personne d’autre n’a pu vous renseigner sur votre âge ?

— Non.

— Pourquoi donc, à votre avis ?

— Personne ne m’en a parlé spontanément. Ils attendaient peut-être que je leur pose la question.

— Vous ne l’avez pas posée ?

— Non.

— Pourquoi ? Vous n’étiez pas intéressée ?

— Bien sûr que si. Mais je pensais pouvoir trouver, au début, un document quelconque. J’ai cherché partout. Je n’ai rien découvert. Je me suis dit alors que si je leur posais la question, ils n’y répondraient pas.

— A cause de ce qu’elle m’apprend sur vous, Hwi, votre réponse me plaît énormément. Je suis moi aussi ignorant de vos origines, mais je peux émettre une hypothèse éclairée sur le lieu de votre naissance.

Elle leva vers lui un regard chargé d’une intensité qui ne pouvait être feinte.

— Vous êtes née à l’intérieur de cette machine que vos maîtres s’efforcent de mettre au point pour la Guilde, poursuivit Leto. Vous y avez été conçue également. Il se peut très bien que Malky soit votre père ; mais c’est sans importance. Avez-vous entendu parler de cette machine, Hwi ?

— Je ne suis pas censée en connaître l’existence, Mon Seigneur, mais…

— Encore une indiscrétion d’un de vos professeurs ?

— De mon oncle lui-même.

Leto laissa échapper un énorme éclat de rire.

— Le gredin ! Le brave gredin ! fit-il.

— Mon Seigneur ?

— C’est sa manière de se venger de vos maîtres. Il leur en veut de l’avoir obligé à quitter ma cour. Il m’avait bien dit, à l’époque, que son remplaçant était pire qu’un crétin.

Hwi haussa les épaules.

— C’est quelqu’un de complexe, mon oncle.

— Écoutez-moi attentivement, Hwi. Certaines de vos associations, ici sur Arrakis, pourraient représenter un danger pour vous. Je vous protégerai de mon mieux. Vous comprenez ?

— Je crois, Mon Seigneur.

Elle le regarda d’un air grave.

— Et maintenant, voici un message pour vos maîtres. Il m’apparaît clairement qu’ils ont écouté les conseils d’un Navigateur de la Guilde et qu’ils ont en outre conclu une dangereuse alliance avec le Tleilax. Dites-leur de ma part que leurs motivations sont pour moi parfaitement transparentes.

— Mon Seigneur, je n’ai pas connaissance de…

— Je sais très bien de quelle manière ils se servent de vous, Hwi. A ce sujet, vous pouvez leur dire que je vous accepte comme ambassadrice à ma cour à titre permanent. Je n’accepterai aucun autre Ixien à ce poste. Et si jamais vos maîtres ignoraient mes avertissements et cherchaient encore à s’opposer à ma volonté, je n’hésiterais pas à les anéantir.

Des larmes voilèrent les yeux de Hwi Noree et coulèrent le long de ses joues, mais Leto lui sut gré de ne pas aller plus loin, en se jetant à genoux par exemple.

— Je les avais déjà avertis, Mon Seigneur, affirma-t-elle. Je vous le jure. Je les avais suppliés de vous obéir.

Leto vit qu’elle disait la vérité.

Quelle créature extraordinaire, cette Hwi Noree, pensa-t-il. Elle apparaissait comme un parangon de bonté, de toute évidence spécialement produit et conditionné par les dirigeants ixiens en vue des effets soigneusement calculés que cette qualité était censée faire naître chez l’Empereur-Dieu.

A travers la masse de ses souvenirs ancestraux, Leto la voyait un peu comme une nonne idéalisée, toute pleine de gentillesse, de sincérité et d’abnégation. C’était là sa nature profonde, le sens de sa vie. Il lui était plus facile de se montrer ouverte et candide que de dissimuler, chose qu’elle ne pouvait faire que pour éviter de causer du chagrin à autrui. Il reconnaissait dans ce dernier trait l’influence la plus poussée que le Bene Gesserit avait pu exercer sur elle. La nature intrinsèque de Hwi demeurait avenante, sensible et profondément douce. Leto ne captait pratiquement chez elle aucune volonté de calcul ou de manipulation. Elle donnait une image de spontanéité totale, de disponibilité attentive. Par-dessus tout, elle savait écouter, et il reconnaissait encore là l’empreinte du Bene Gesserit. En définitive, il n’y avait chez elle aucune caractéristique ouvertement séductrice, et c’était justement cela qui séduisait Leto.

Comme il l’avait fait remarquer à l’un de ses précédents Duncan en une occasion similaire :

— Il faudrait que tu comprennes bien cette chose, dont certains se doutent visiblement. Il y a forcément des moments où j’éprouve des sensations illusoires, comme si à l’intérieur de cette forme transitoire que j’habite il existait encore un organisme au complet, doté de toutes les fonctions voulues.

— Toutes, Mon Seigneur ? avait répliqué le Duncan.

— Toutes ! Je sens chaque partie disparue de moi-même. Je sens mes jambes, tout à fait quelconques mais tellement réelles dans mes perceptions. Je sens les pulsations de mes glandes humaines, dont certaines n’existent plus. J’éprouve même des sensations génitales alors que mes organes, je le sais abstraitement, ne sont plus là depuis des siècles.

— Mais, Mon Seigneur, puisque vous le savez…

— Cela n’a rien à voir avec les sensations. Les parties manquantes de moi-même sont toujours présentes dans mon souvenir personnel et dans l’identité collective de mes ancêtres.

Et tandis que Leto contemplait Hwi qui se tenait les yeux baissés devant lui, cela ne l’aidait absolument pas de savoir qu’il n’avait plus de boîte crânienne et que ce qui avait constitué autrefois son cerveau était aujourd’hui disséminé, sous la forme d’un réseau complexe de ganglions, dans toute la longueur de son corps prévermiforme. Rien ne pouvait y faire. Il sentait douloureusement son cerveau à l’endroit qu’il avait un jour occupé. Il lui arrivait de souffrir d’élancements crâniens.

Par sa seule présence au pied de cette estrade, Hwi en appelait de toutes ses forces à son humanité perdue. C’était trop pour Leto. Il gémit de désespoir :

— Pourquoi tes maîtres me torturent-ils ainsi ?

— Mon Seigneur ?

— En t’envoyant !

— Loin de moi l’idée de vous faire souffrir, Mon Seigneur !

— En existant, tu me fais souffrir.

— Je ne le savais pas. Les larmes coulèrent abondamment de ses yeux. Ils ne m’ont jamais expliqué ce qu’ils faisaient.

Il recouvra son calme et lui parla d’une voix douce.

— Laisse-moi à présent, Hwi. Va faire ce que tu as à faire, mais reviens vite si je t’appelle !

Elle se retira discrètement. Il voyait bien qu’elle était aussi torturée que lui. Impossible de se méprendre sur la profonde tristesse qu’il y avait en elle pour l’humanité perdue de Leto. Aussi bien que lui, elle savait qu’ils auraient pu être amis, amants, compagnons dans l’ultime partage entre les sexes. Ses maîtres avaient fait en sorte qu’elle le sache bien.

Les Ixiens sont cruels ! songea l’Empereur-Dieu. Ils savaient à quel point nous allions souffrir.

Le départ de Hwi avait ravivé une cascade de souvenirs sur son oncle Malky. C’était quelqu’un de très cruel aussi, mais dont la compagnie lui plaisait généralement. Malky possédait toutes les qualités industrieuses de son peuple, et suffisamment de défauts pour le rendre acceptablement humain. Il avait fréquenté assidûment les Truitesses, qu’il appelait les « houris » de Leto. Par la suite, l’Empereur-Dieu avait rarement pensé aux femmes de sa Garde sans que la comparaison de Malky lui revînt en mémoire.

Pourquoi est-ce que je pense à lui maintenant ? se demanda-t-il. Ce n’est pas seulement à cause de Hwi. Il faudra qu’elle me dise de quoi ses maîtres l’ont chargée en l’envoyant ici.

Il hésitait, prêt à la rappeler pour le lui demander.

Elle ne fera aucune difficulté pour me le dire.

Depuis toujours, les ambassadeurs d’Ix avaient eu pour mission de découvrir pour quelle raison l’Empereur-Dieu tolérait l’existence de Ix. Ils savaient bien qu’ils ne pouvaient rien lui dissimuler. Cette ridicule tentative d’implanter une colonie hors de portée de sa vision ! Cherchaient-ils simplement à reconnaître ses limites ? Les Ixiens se doutaient que Leto pouvait bien se passer de leur technologie.

Je n’ai jamais caché mon opinion sur eux. Je l’ai dit à Malky :

— Des innovateurs scientifiques ? Certainement pas ! Vous êtes les criminels de la science.

Malky s’était mis à rire.

Furieux, Leto avait accusé :

— Pourquoi chercher à cacher des laboratoires et des centres de production secrets hors des limites de l’Empire ? Vous ne pouvez pas m’échapper.

— Oui, Mon Seigneur, avait fait Malky. En riant.

— Je sais quelles sont vos intentions : laisser filtrer quelques renseignements par-ci, quelques rumeurs par-là aux confins de l’Empire afin d’entretenir la confusion. Le doute, les questions !

— Mais, Mon Seigneur, vous êtes l’un de nos meilleurs clients !

— Ce n’est pas ce que je voulais dire et tu le sais très bien. Tu es insupportable !

— Vous m’aimez bien parce que je suis insupportable. Je vous raconte des tas de choses sur ce que nous faisons là-bas.

— Je n’ai pas besoin de tes histoires pour le savoir !

— Mais il y a des rumeurs qui sont fondées et d’autres pas. Je dissipe vos doutes.

— Je n’ai pas de doutes !

Cela avait de nouveau déclenché le rire de Malky.

Et il faut que je continue à les supporter ! se dit Leto. Les Ixiens opéraient sur les territoires inconnus de l’invention créatrice, décrétés interdits par le Jihad Butlérien. Ils fabriquaient des machines à l’image de l’esprit humain, exactement ce qui avait déclenché le processus de massacres et de destructions du Jihad. C’était ce qu’ils faisaient sur Ix, et Leto ne pouvait que les laisser continuer ainsi.

Je leur achète leurs machines ! Je ne pourrais même pas rédiger mes mémoires sans leurs dictatels capables de transcrire mes pensées non verbales. Sans Ix, comment aurais-je fait pour mettre à l’abri mes volumes et le composeur ?

Il faudrait tout de même leur rappeler les dangers auxquels ils s’exposent.

Quant à la Guilde, on ne pouvait pas lui permettre d’oublier. Mais là, c’était bien plus facile. Tout en coopérant avec Ix, les gens de la Guilde se défiaient hautement des Ixiens.

Si cette nouvelle machine ixienne parvient à fonctionner, c’en est fini du monopole de la Guilde sur les voyages dans l’espace !

 

L'Empereur-Dieu de Dune
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